Voici l’intégralité de l’itw de JMA :

Au lendemain de l’élimination de Lyon en Coupe de la Ligue, au Mans (0-1), Jean-Michel Aulas était quelque peu marqué par l’échec, hier, en fin d’après-midi, à l’instant de nous recevoir dans son bureau, au siège de l’Olympique Lyonnais. Il s’en attribuait une partie de la paternité, dans une réflexion assez présidentielle illustrant l’une des recettes qui ont conduit à la construction de la dynastie lyonnaise, en France. Des recettes qui font de lui, aux yeux de la rubrique football de « L’Équipe », le président de club numéro 1 dans le pays.
LYON –

de nos envoyés spéciaux

« QUAND UN JEUNE président vous demande la recette pour bâtir un grand club, que lui répondez-vous ?

– Qu’il n’y a pas vraiment de recette. Sinon se remettre en cause et s’adapter. S’il y avait une recette, cela signifierait qu’il suffit de faire comme nos prédécesseurs. Alors que l’on est précisément obligés d’imaginer autre chose. En fait, quand on me pose cette question, je suis gêné. Bien sûr, il y a des valeurs à respecter. Mais il faut surtout s’adapter. Le foot a tellement changé, depuis que je suis arrivé…

– Qu’avez-vous pu apporter dans le management d’un club ?

– Je l’ai professionnalisé, je pense. Quand je suis arrivé, je ne savais pas grand-chose, je l’ai confessé à plusieurs reprises. Mais entre le foot d’il y a vingt ans et celui d’aujourd’hui, c’est le jour et la nuit. La FIFA et l’UEFA, par exemple, viennent de prendre en compte des idées qui m’auraient fait passer pour un fou il y a vingt ans ! En fait, sans être méchante langue à l’encontre d’autres présidents – car certains le prendraient mal –, ce professionnalisme a renversé le paternalisme.

– Il y a vingt ans, à votre arrivée, tout le monde vous disait, pourtant, que le football ne se gérait pas comme une entreprise ?

– C’est vrai. Et cela a duré dix ans encore. Aujourd’hui, je l’entends moins. J’entends même le contraire. Il y a eu un débat, encore, autour de notre entrée en Bourse. Mais dans dix ans, je suis sûr qu’on constatera le même décalage.

– Le football français avait peut-être été marqué par l’échec de Matra.

– Mais gérer le club comme une entreprise, ce n’est pas faire comme Matra. Il y avait une fuite en avant, par l’investissement, qui fragilisait le club si les résultats ne venaient pas. Assimiler un club à une entreprise, c’est autre chose : c’est trouver des ressources qui permettent d’investir sur des fonds propres. C’est l’opposé de la fuite en avant ou de la gestion paternaliste.

– Mais, au départ, vous n’aviez pas choisi la patience.

– Nous n’avons pas fait d’erreurs, ni cédé à la fuite en avant. Alors, je ne sais pas si on a choisi la patience ou si elle s’est imposée à nous. Mais on a eu des objectifs, on a mis en évidence des valeurs, et on a résisté.

– Aux tentations de prendre des risques ?

– Oui, mais pas seulement. Il faut aussi résister à l’amplitude médiatique. Quand ça marche, vous ne devez pas tomber dans la mégalomanie et l’ambition démesurée. Quand ça marche moins bien, il faut être assez costaud pour ne pas se faire démolir. Vous trouvez que j’insiste quelquefois dans la communication, mais je sais que si je n’allume pas des contre-feux assez tôt pour protéger la politique du club, elle peut être mise en pièces.

– Vous faites donc semblant d’être en colère…

– Non, ça c’est quand je suis fatigué. (Sourires.) Il m’arrive d’être en colère. En fait, je force le trait pour qu’on comprenne, parce que les conséquences de ce qui se dit ou se comprend à travers les médias peuvent être considérables. Là, nous sommes dans une spirale positive, mais la spirale peut s’inverser.

– Cette distinction de L’Équipe vous touche-t-elle ?

– Oui, cela me touche. À chaque fois que le club et le travail qui a été fait sont reconnus, j’y suis sensible. Paradoxalement, j’ai souvent eu le sentiment d’avoir eu une reconnaissance plus internationale qu’hexagonale sur le management et l’efficacité. Peut-être en raison des rivalités françaises : dans l’évaluation du travail des autres, beaucoup de gens pensent d’abord à préserver leurs propres positions. Or, sans être prétentieux, nous avons bien travaillé. Et pas moi uniquement, tous mes collaborateurs aussi, qui ont fait un boulot remarquable, et à qui je délègue beaucoup. Ce qui est fort, avec ces treize titres, à mes yeux, c’est d’avoir gagné tout cela sans être là. Ce que les gens ont fait dans ce club, c’est énorme. Ce qu’ils sont en train de faire pour notre futur stade, c’est un truc géant. C’est comme nos entraîneurs : ils sont champions de France parce qu’ils ont la meilleure équipe. Cela leur fera peut-être un peu de peine, mais il faut qu’ils le sachent, parce que c’est la vérité.

– Mais vous êtes quand même très présent, bien plus que les actionnaires principaux de certains clubs, qui sont absents au quotidien ?

– Ce que fait Nicolas de Tavernost à Bordeaux me plaît bien. Pareil pour Sébastien Bazin, au PSG, avec qui je viens de parler de Fred. Mais il y a bien d’autres présidents qui travaillent bien, et je pense notamment à Gervais (Martel). Cette distinction me touche, mais si je dois choisir entre la reconnaissance et le sentiment d’avoir bien fait mon travail, je sais ce que je choisirai. Quand on est mal partis, en Ligue des champions, cette saison, vous ne m’avez pas entendu dire qu’il était impératif de se qualifier. J’ai préféré que l’on dise que j’avais perdu mon ambition, pour permettre à l’équipe de remonter la pente petit à petit. C’est cela, l’important.

– Le déroulement de la saison vous convient-il ?

– Jusqu’à hier (mercredi, jour de Le Mans-Lyon, 1-0), à cent pour cent. On a changé d’entraîneur, on a eu trois blessés parmi nos meilleurs joueurs (Cris, Coupet, Müller), et on est en huitièmes de finale de la C 1 et pas trop loin en Championnat… C’est quand même incroyable.

– Votre recrutement n’a pas tiré l’équipe vers le haut de manière immédiate, c’est tout.

– Vous avez raison sur les mots. Mais je ne suis pas d’accord sur l’analyse qui est faite sur Grosso. Ses qualités sont supérieures à ses faiblesses. Ben Arfa-Grosso, est-ce que c’est plus faible que Malouda-Abidal ? Pfff, je ne sais pas. À l’arrivée, c’est 35 millions d’euros dans les caisses. Keita, c’est un peu une énigme, mais il sera jugé à son retour de la CAN et l’année prochaine. Ses six premiers mois n’ont pas été… (Il ne finit pas sa phrase.) Mais on ne remet pas en cause ses qualités. Par contre, on a prolongé Karim (Benzema, jusqu’en 2011) et Hatem (Ben Arfa, jusqu’en 2010). Je les considère comme des recrues. Nadir (Belhadj), on l’a revendu un peu plus cher qu’on ne l’a acheté. Il y a Cleber (Anderson), aussi, mais qui est arrivé pour pallier la blessure de Cris et puis il y a Mathieu (Bodmer). Moi, j’aimerais qu’on le fasse encore plus travailler physiquement. Ce grand gaillard n’est pas encore complètement un athlète. Aujourd’hui, il est numéro 4 au milieu. Mais Jérémy Toulalan est formidable et j’essaie de le faire prolonger. Il est difficile de mettre Juninho sur le banc et Källström, Valence voulait nous l’acheter 16 millions l’été dernier. Tout cela pour dire que je ne suis pas totalement insatisfait de mes recrues. Ce qui compte, c’est d’avoir un groupe homogène et que Karim ou Hatem puissent s’exprimer.

– Mais pour Ben Arfa, cela s’est joué à rien. L’été dernier, Alain Perrin voulait prendre Rothen.

– Et, à votre avis, qui lui a dit qu’il fallait être patient ?

– Autant Benzema a un contrat de longue durée…

– (Il coupe.) Mais on va encore essayer de le prolonger, et le plus vite possible. Depuis l’été dernier, il a encore grandi, c’est normal de le récompenser.

– Et pour Ben Arfa ?

– En décembre, j’avais prévu de rencontrer Karim (Djaziri), son agent (qui est aussi celui de Benzema). Cela n’a pas pu se faire. Mais je lui en ai reparlé récemment.

– Ben Arfa ne travaille plus avec lui.

– Hatem ne me l’a pas dit.

– L’OL semble vouloir négocier avec cet agent alors que Ben Arfa communique sur le fait qu’il veut travailler avec un avocat.

– On ne veut rien du tout. Mais j’ai dit à Hatem, par l’intermédiaire de Karim Djaziri, que je voulais le voir pour envisager l’avenir. Il va me répondre et on verra. Hatem, je lui ai fait signer trois contrats. J’ai déjà vu trois agents.

– Au-delà de ces questions, le faire prolonger constitue-t-il une priorité ?

– Oui. Comme Jérémy (Toulalan), comme Karim (Benzema). On va discuter avec François Clerc, également.

– À ce sujet, la cohabitation avec Réveillère va finir par poser des problèmes.

– Mais on n’a plus que trois latéraux, et même si on regarde le marché, Bernard (Lacombe) préconise d’en rester là.

– Pas Alain Perrin.

– (Il rit.) Mais Alain est très “docile”, très politique… Par exemple, il ne m’a pas dit qu’il en voulait un quatrième. Je l’ai appris dans la presse. Je ne peux donc pas prendre cela comme une revendication. Mais de manière générale, Alain n’est pas un accro du téléphone.

– Cela vous manque ?

– Moi, je délègue. Mais pour que je ne sois pas emmerdant, j’ai besoin d’échanger. Si l’entraîneur ne m’appelle pas de lui-même pour me dire ce qu’il ressent, ce qu’il se passe, ça me manque. Si je découvre les interrogations de mon entraîneur dans le journal, ça me choque.

– Mais lui ne râle pas contre le recrutement. Après l’ère Houllier, ça doit vous reposer.

– Ce n’est pas pareil. Mais concernant Gérard, vous (la presse) avez eu un temps d’avance sur moi pendant longtemps, la saison passée. Je ne connaissais pas le degré de perplexité entre le staff et Gérard. Le staff vous parlait plus qu’à moi. Aujourd’hui, avec Alain, c’est plus relax. Mais on n’est pas là pour vivre des relations faciles.

– Comment jugez-vous votre entraîneur ?

– (Il rit.) Je vous ai déjà un peu répondu. Il est très bien entouré, par Christophe (Galtier), par les anciens (Duverne, Bats, Génésio). Ce serait criminel de ne pas utiliser ces compétences. Quant à lui, en dehors d’un aspect formel un peu rigide, ce serait prétentieux de dire qu’il progresse beaucoup – il m’en voudrait –, mais ça se passe plutôt pas mal.

– N’avez-vous pas eu peur, au début ? Les relations Duverne-Perrin étaient très tendues, par exemple…

– Avoir peur, c’est ne pas maîtriser. Mais j’ai été inquiet et j’ai joué mon rôle pour que la communication se rétablisse.

– Êtes-vous déjà satisfait d’être en huitièmes de finale de la C 1 ou rêvez-vous à une saison un peu folle ?

– Le tirage contre Manchester m’a inquiété. C’est bien plus fort que l’AS Rome. Mais on a progressé et, en C 1 il y a beaucoup de surprises. C’est aussi pour cela qu’on a renforcé le groupe pendant le mercato.

– Crosas a remplacé Fabio Santos mais il ne peut pas jouer en Ligue des champions. On n’a pas bien compris…

– Mais Fabio n’a été titulaire que six fois. Parfois, quand on avait besoin de le faire jouer, il avait mal aux adducteurs, à la tête… On avait aussi besoin d’une place d’extra-communautaire pour Delgado. Fabio avait ses partisans et ses détracteurs, chez les coaches et auprès des joueurs. Delgado, lui, faisait l’unanimité. Et puis si on a un problème d’ici la fin janvier, on peut encore recruter.

– Au moment du départ de Fabio Santos pour Sao Paulo, vous n’avez communiqué que sur la grossesse difficile de sa femme.

– Oui, volontairement…

– Vous arrive-t-il d’imaginer que vous ne serez pas champion ?

– Tous les jours.

– Le monde du foot, pas du tout.

– Et c’est dangereux. Je préférais quand vous disiez qu’on avait une équipe de peintres. (Il rit.)

– On ne l’a jamais dit.

– (Il ignore la remarque.) Moi, comme ça, j’allais voir mes joueurs pour leur dire qu’ils avaient du talent et j’ajoutais : “Contrairement à ce que disent les journalistes”…

– Pourquoi avez-vous tant communiqué sur le fait que vous vouliez vendre Fred à Paris ?

– Parce qu’il y a un appel d’offres de trois télés. N’y cherchez pas une quelconque manœuvre. La meilleure protection économique pour l’OL, c’est qu’il y ait trois ou quatre clubs qui soient les Manchester, Liverpool, Chelsea et Arsenal français…

– Toutes les grandes “dynasties” du football français se sont mal terminées (Saint-Étienne, Bordeaux, Marseille). Y pensez-vous, parfois ?

– Tous les matins, je pense qu’on peut ne pas être champions, qu’on peut descendre un jour en Ligue 2 et que les dynasties peuvent s’arrêter. C’est comme pour mon entreprise : le dépôt de bilan de ma boîte ou la descente aux enfers du club restent ma principale motivation pour être en alerte. Dans le football, on est toujours sur le fil du rasoir. Le bon président, c’est celui qui sait que la somme des détails et des anticipations vont permettre de rester du bon côté. »

 

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